Œuvres littéraires

Picasso

(...)

A force de demander raison au objets, ils finissent un jour par prendre eux-même la parole. Le contact s'est produit entre l'homme et la réalité : il n'y a plus qu'à voir, qu'à entendre les ordres brefs donnés par le hasard. Ils fusent de partout et Picasso ne saurait s'y dérober. Un à un, les objets qui dormaient autour de lui se réveillent au bruit de son pas :

UNE PIERRE. - Comme c'est bon d'être pierre avant de devenir cuiller. Mon enseigne est la paresse.
UNE TOILE PEINTE. - Il m'a torturée parce que je suis un soleil qui se déchire comme du papier à musique …
LE PAPIER A MUSIQUE (se réveillant en entendant parler de lui). - Je suis un esclave couleur de nuit, une carte-lettre.
LE JOURNAL. - Ma mémoire est devenue fantôme.
LA VENGEANCE. - Guernica m'a tirée de l'oubli. Les pinceaux sont mon avant-garde, mon arbre généalogique est l'Arbre de la Liberté.
LE CHEVALET. - Je suis un masque nègre, père d'une famille en deuil.
UN PINCEAU. - Si toutes les moustaches que j'ai tracées se donnaient la main, elles feraient le tour du monde.
LA LIME. - La musique et le mal aux dents sont mes records.
UN TAPIS. - Ma gloire est une œillade mise au défit et cachée sous des branches de bois mort.
UN PAIN. - … la poésie n'est que ma robe de vieillesse.
LE CANAPE. - Mon musée est enclos d'un rempart de secret professionnel.
LA BAIGNOIRE (se levant sur la pointe des pieds). - Je suis un grand cendrier.
LA CAGE A SERINS baille et esquisse un sourire.
LA MEULE. - Je suis l'orgue de Barbarie. Ma présence est un rêve.
L'ETABLIS. - C'était il y a bien longtemps.
UN CADRE. - … quand j'étais un arbre, un arbre magnifique …
Il est interrompu par un Sous-Verre, une Table et différents objets. Un chahut s'en suit. Après, un silence. On entend, au milieu de la pièce :
LA SCULPTURE DE PLATRE. - Regardez comme je suis belle. J'étais un fil de fer autour duquel le désir s'est cristallisé.
LA SCULPTURE DE BRONZE (rêveuse). - Je suis le souvenir d'une promenade à travers le feu.
LA VITRINE. - J'ai été trop souvent traitée de philosophie aveugle. Je me retire.
UN VIEUX TUBE. - Mes désirs sont assouvis. Ma race crie vengeance.
LA GUITARE. - Vedette des grands jours, ma vogue reviendra-t-elle?
LA CARTE A JOUER. - Fille d'un siphon et d'une marchande de fleurs, je ne suis plus qu'une plante aromatique.
UN MEGOT (se secouant comme un chien). - Moi, je suis une auto garée dans une impasse.
L'ESCALIER. - Ma mère croyait aux miracles. (Il s'étire) … Mon père était ivrogne. Moi, je reçois les confidences.
LE FAUTEUIL. - J'étais femme. On m'a habillé à coups de crayon.
LE POELE. - Un jour l'on m'a endimanché. Depuis, on me regarde et je souffre du froid.
LA BALANCE. - J'aurais bien aimé être autre chose.
LES FENETRES (en chœur). - Comme c'est ennuyeux de rester toujours à la même place.
LE TELEPHONE. - Je suis un cercueil qui sert de cible.
LE MANNEQUIN.- Ex-premier mannequin de l'entourage de l'impératrice ! (il agite une cloche … Le silence se fait). Veuillez, s'il vous plaît, regagner votre place. Le jour est proche.
LA PATINETTE. - Ma mère m'a fait trottinette.  Des enfants m'ont cassée. Picasso m'a fait grue ! …
Picasso se lève, sort lentement de la pièce où le bruit de cette conversation s'estompe et s'éteint au fur et à mesure que le bruit de ses pas décroît.
Le jour se lève.
Picasso est maintenant dans la rue. Il relève sur les trottoirs les dessins d'enfants abandonnés par la nuit.
Puis il revient et s'endort. Il continue le rêve des objets et des enfants.

ROBERT RIUS avec la collaboration de Pablo Picasso et Jean-François Chabrun, Picasso, Les pages libres de la Main à plume (édition clandestine), 1ère série, n°12, janvier 1944.

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